La Ferme des Animaux – George Orwell

  • Fiche d’identité de l’œuvre
  • Résumé de l’œuvre

Un certain 21 juin eut lieu en Angleterre la révolte des animaux. Les cochons dirigent le nouveau régime. Boule de Neige et Napoléon, cochons en chef, affichent un règlement :

« Tout deuxpattes est un ennemi. Tout quatrepattes ou tout volatile, un ami. Nul animal ne portera des vêtements. Nul animal ne dormira dans un lit. Nul animal ne boira d’alcool. Nul animal ne tuera un autre animal. Tous les animaux sont égaux. »

Le temps passe. La pluie efface les commandements.

L’âne, un cynique, arrive encore à déchiffrer : « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres. »

  • Contexte de l’œuvre

George Orwell, écrivain, chroniqueur et journaliste politique, écrit La Ferme des Animaux dans un contexte particulier : la Révolution Russe et la montée au pouvoir de Staline après sa victoire contre l’Allemagne Nazie. Le récit est une véritable critique du communisme, notamment du stalinisme, et plus encore de tout régime autoritaire et tout système politique totalitaire ; et une satire de la Révolution Russe.

George Orwell, via La Ferme des Animaux, dénonce les dérives du totalitarisme et les dangers de la manipulation de la pensée.

Le récit, considéré comme injurieux par certaines maisons d’éditions par le fait d’assimiler les dirigeants communistes à des cochons, se verra essuyer quatre refus. C’est l’éditeur Fredric Warburg qui finira par le publier le 17 août 1945.  

  • Témoignage de George Orwell

« Bien sûr, j’ai conçu ce livre en premier lieu comme une satire de la révolution russe. Mais, dans mon esprit, il y avait une application plus large dans la mesure où je voulais montrer que cette sorte de révolution (une révolution violente menée comme une conspiration par des gens qui n’ont pas conscience d’être affamés de pouvoir) ne peut conduire qu’à un changement de maîtres. La morale, selon moi, est que les révolutions n’engendrent une amélioration radicale que si les masses sont vigilantes et savent comment virer leurs chefs dès que ceux-ci ont fait leur boulot. Le tournant du récit, c’est le moment où les cochons gardent pour eux le lait et les pommes (Kronstadt). Si les autres animaux avaient eu alors la bonne idée d’y mettre le holà, tout se serait bien passé. Si les gens croient que je défends le statu quo, c’est, je pense, parce qu’ils sont devenus pessimistes et qu’ils admettent à l’avance que la seule alternative est entre la dictature et le capitalisme laisser-faire. Dans le cas des trotskistes s’ajoute une complication particulière : ils se sentent coupables de ce qui s’est passé en URSS depuis 1926 environ, et ils doivent faire l’hypothèse qu’une dégénérescence soudaine a eu lieu à partir de cette date. Je pense au contraire que le processus tout entier pouvait être prédit – et il a été prédit par un petit nombre de gens, Bertrand Russel par exemple – à partir de la nature même du parti bolchevique. J’ai simplement essayé de dire : “Vous ne pouvez pas avoir une révolution si vous ne la faites pas pour votre propre compte ; une dictature bienveillante, ça n’existe pas.” »

George Orwell, « Lettre à Dwight Macdonald. 5 décembre 1946 »
  • Critique

La Ferme des Animaux est une fable animalière, un court roman de dix chapitres, mettant en avant une ferme, appelée « Le Manoir », où un sentiment de rébellion gronde parmi les animaux. Le propriétaire, Monsieur Jones, est considéré comme un tyran par Sage l’Ancien, un cochon, sans qui la révolte n’aurait jamais eu lieu. En effet, celui-ci considère que tout « tout deuxpattes est un ennemi », et que tous les animaux sont des amis et qu’ils doivent être égaux entre eux. Néanmoins, d’une manière subtile et tout à fait naturelle, deux personnages sont à la tête de cette rébellion : Napoléon et Boule-de-Neige, tous deux des cochons.

Nous pouvons d’ores et déjà retrouver dans chacun de ces personnages les figures importantes du communisme : Sage l’Ancien, considéré comme une combinaison de Karl Marx et de Lénine pour avoir imaginé les principes de la révolution ; Napoléon, une allégorie de Staline par son caractère dominant, supérieur et tyrannique ; et, pour finir, Boule-de-Neige qui représente Léon Trotsky pour sa vision idéaliste qui servira par la suite de bouc émissaire.

La mise en place de la révolution des animaux est donc amenée par Sage l’Ancien qui dénonce le spécisme que les humains leur font subir :

« – L’Homme est la seule créature qui consomme sans produire. Il ne donne pas de lait, il ne pond pas d’œufs, il est trop débile pour pousser la charrue, bien trop lent pour attraper un lapin. Pourtant le voici suzerain de tous les animaux. Il distribue les tâches entre eux, mais ne leur donne en retour que la maigre pitance qui les maintient en vie. Puis il garde pour lui le surplus. Qui laboure le sol ? Nous ! Qui le féconde ? Notre fumier ! Et pourtant pas un parmi nous qui n’ait que sa peau pour tout bien. »

Sage l’Ancien, Chapitre Premier.

Par la suite, Sage l’Ancien introduit un hymne révolutionnaire, appelé « Bêtes d’Angleterre », que les animaux chantent à tue-tête lors des Assemblées hebdomadaires du dimanche. Un hymne rempli d’espoir et de frénésie, devenu rapidement un symbole de leur nouveau système : l’animalisme – réduit à sept commandements :

« 1. Tout deuxpattes est un ennemi.

2. Tout quatrepattes ou tout volatile, un ami.

3. Nul animal ne portera de vêtements.

4. Nul animal ne dormira dans un lit.

5. Nul animal ne boira d’alcool.

6. Nul animal ne tuera un autre animal.

7. Tous les animaux sont égaux. »

Ces commandements sont inscrits sur le mur de la grange, à la vue de tous, bien que certains animaux soient analphabètes.

Un drapeau représentant l’animalisme est par la suite créé : sur un fond vers représentant les champs est présenté un sabot et une corne qui se croisent en leur milieu. Ce drapeau fait l’allégorie de celui de l’Union Soviétique où se trouvent le marteau et la faucille, représentant l’union des ouvriers et des paysans.

Peu à peu s’instaure une certaine dictature dirigée d’une main de maître par Napoléon et ses sbires, les chiots, qui lui servent de garde rapprochée. Ils chassent d’ailleurs Boule-de-Neige, devenu un sérieux rival. Ce dernier n’a d’autre choix que celui de s’exiler pour avoir la vie sauve. Les chiots peuvent être représentés comme l’allégorie de la police soviétique, le NKVD, chargée d’éliminer les rivaux de Staline.

Nous pouvons d’ailleurs retrouver certains principes d’un régime totalitaire dans La Ferme des Animaux :

Le culte de la personnalité : alors que Staline se faisait surnommer « Grand guide des peuples », « Père des peuples » ou bien «  Père des nations » ; de son côté, Napoléon a le droit à certains titres de la part des animaux, et surtout des cochons, tels que « notre chef », « Père de tous les animaux », « Terreur du genre humain » ou bien encore « Protecteur de la bergerie ».

De plus, tout comme Staline qui avait des affiches à son effigie, ainsi que de nombreuses chansons qui lui étaient dédiées ; un poème a été écrit à la gloire de Napoléon, inscrit par la suite sur le mur de la grange, en face des Sept Commandements, suite à son approbation. Son profil fut également peint par Brille-Babil, cochon et second de Napoléon.

Enfin, avant chaque réunion hebdomadaire, le salut au drapeau est devenu une pratique obligatoire pour tous les animaux : une sorte de vénération imposée du système et de Napoléon lui-même.

La propagande : Brille-Babil est d’ailleurs le Ministre de la Propagande par son caractère très convaincant, très malin et est un parfait orateur. Il a réussi à détourner les Sept Commandements au fur et à mesure des besoins de Napoléon, et cela grâce aussi à l’analphabétisation de certains animaux qui finissaient pas se dire qu’ils avaient mal compris les Commandements :

« 4. Nul animal ne dormira dans un lit avec des draps. »

« 5. Nul animal ne boira d’alcool à l’excès. »

« 6. Nul animal ne tuera un autre animal sans raison valable. »

« 7. Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. »

Le septième commandement montre très clairement la supériorité de Napoléon, ainsi que celle de Brille-Babil sur les autres animaux, mais, surtout, le caractère totalitaire et dictatorial de ce nouveau régime qu’est l’Animalisme. Il deviendra d’ailleurs le seul et unique commandement inscrit sur le mur de la grange.

Par ailleurs, le slogan « Quatrepattes, oui ! Deuxpattes, non ! » change et devient par la suite « Quatrepattes, bon ! Deuxpattes, mieux ! » afin de permettre à Napoléon et Brille-Babil de passer des accords avec des agriculteurs de fermes à proximité ; et parce qu’ils ressemblent de plus en plus à des humains : ils dorment dans les anciens lits de Monsieur et Madame Jones ; boivent de l’alcool et s’habillent.

La terreur : Afin de parvenir à contrôler les animaux, Napoléon et Brille-Babil utilisent également le principe de la terreur. En plus de parvenir à détourner les Commandements sans que les animaux ne se posent plus de questions ; Brille-Babil instaure une certaine peur dès que certains se sentent septiques face à leurs agissements. Pour cela, il utilise notamment Monsieur Jones à chaque fin de ses discours propagandistes : si les animaux ne souhaitent par le retour de Monsieur Jones, alors ils devront l’écouter et agir en conséquence.

« – […] Nous sommes, nous autres, des travailleurs intellectuels. La direction et l’organisation de cette ferme reposent entièrement sur nous. De jour et de nuit nous veillons à votre bien. Et c’est pour votre bien que nous buvons ce lait et mangeons ces pommes. Savez-vous ce qu’il adviendrait si nous, les cochons, devions faillir à notre devoir ? Jones reviendrait ! Oui, Jones ! Assurément, camarades – s’exclama Brille-Babil, sur un ton presque suppliant, et il se balançant de côté et d’autre, fouettant l’air de sa queue –, assurément il n’y en a pas un seul parmi vous qui désire le retour de Jones ? »

Brille-Babil, Chapitre Troisième

De plus, les animaux sont terrorisés par les chiots de la garde rapprochée de Napoléon qui n’hésitent pas à montrer les crocs ou à grogner lorsque des animaux montrent un tant soit peu leur désaccord.

Le prolétariat, appelé également le stakhanovisme en Union Soviétique qui est devenu une apologie du travailleur très productif et dévoué à son travail, est représenté par Malabar. Cheval de trait au caractère loyal, respectable et gentil mais néanmoins naïf et crédule, se tue à la tâche et croit aux bons dires de Napoléon :

« Malabar, qui maintenant pouvait méditer à loisir, exprima le sentiment général : « Si c’est le camarade Napoléon qui l’a dit, ce doit être vrai. » Et, de ce moment, en plus de sa devise propre : « Je vais travailler plus dur », il prit pour maxime : « Napoléon ne se trompe jamais ». »

Malabar, Chapitre Cinquième

La ferme des Animaux est donc la vision de George Orwell du régime soviétique : ce n’est donc pas un point de vue objectif. Le communisme, notamment le marxisme, qui promettait un avenir meilleur et qui visait une société sans classe sociale a donc vu son projet échouer. Dans La Ferme des Animaux, ces derniers pensaient effectivement vivre une vie meilleure, sans chefs ni clans. Malheureusement, George Orwell nous montre, qu’importe la révolution, un régime totalitaire retrouve toujours des maîtres ; ici, Napoléon après Mr Jones.

  • Mon avis

Avoir écrit La Ferme des Animaux de la façon d’une fable est un très bon moyen ludique de comprendre un sujet parfois compliqué. C’est notamment ce qui a fait que j’ai beaucoup apprécié ce livre : nous comprenons plus facilement la portée de l’œuvre. De plus, cette dernière peut viser un public plus large : beaucoup d’élèves l’étudient déjà dès le collège. George Orwell utilise d’ailleurs des mots simples et clairs, et cela avec une pointe d’humour et d’élégance qui rendent la lecture fluide. Orwell permet d’aborder de grandes questions historiques et politiques tout en finesse et délicatesse.

Bien que l’œuvre ait été écrite en 1945, son sujet est toujours d’actualité aujourd’hui. Il est intemporel. Cette dystopie nous fait réfléchir et nous remet en question sur notre monde actuel.

En bref : un classique de la littérature à ne pas louper !

  • Pour aller plus loin

L’œuvre de La Ferme des Animaux a été adaptée plusieurs fois et en tous genres : téléfilm, dessin animé, pièce de théâtre ainsi qu’en bande dessinée. Un projet de jeu vidéo avait également été annoncé et devait sortir courant 2018 ; mais, malheureusement, je n’ai pas réussi à avoir plus d’informations à ce sujet…

De plus, Netflix a acquis les droits d’adaptions en 2018 pour la réalisation d’un film. Le réalisateur serait Andy Serkis ! Il est l’acteur qui a interprété Gollum dans la trilogie du Seigneur des Anneaux ; et le réalisateur des trois volets du Hobbit. Autant dire que je suis véritablement impatiente de voir ce film !  

Et vous, qu’avez-vous pensé de La Ferme des Animaux ?

« Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » – Philip K. Dick

NDA : Je tiens à vous informer que je considère plus cet article comme une tentative d’analyse qu’une critique littéraire ; il y a donc des spoilers de l’œuvre.

  • Résumé

« Le mouton n’était pas mal, avec sa laine et ses bêlements plus vrais que nature – les voisins n’y ont vu que du feu. Mais il arrive en fin de carrière : ses circuits fatigués ne maintiendront plus longtemps l’illusion de la vie. Il va falloir le remplacer. Pas par un autre simulacre, non, par un véritable animal. Deckard en rêve, seulement ce n’est pas avec les maigres primes que lui rapporte la chasse aux androïdes qu’il parviendra à mettre assez de côté. Holden, c’est lui qui récupère toujours les boulots les plus lucratifs – normal, c’est le meilleur. Mais ce coup-ci, ça n’a pas suffi. Face aux Nexus-6 de dernière génération, même Holden s’est fait avoir. Alors, quand on propose à Deckard de reprendre la mission, il serre les dents et signe. De toute façon, qu’a-t-il à perdre ? »

  • Témoignage de Philip K. Dick

« Ce livre a été écrit alors que je connaissais une période de stabilité exceptionnelle. Nancy et moi avions une maison, un enfant et pas mal d’argent. Tout allait bien. À ce moment-là, j’opposais la chaleur de Nancy et la froideur des gens que j’avais connus auparavant. Je commençais à élaborer ma théorie de l’humain contre l’androïde, cet humanoïde bipède qui n’est pas d’essence humaine. Nancy m’avait révélé pour la première fois quel pouvait être le portrait d’un être humain vrai : tendre, aimant, vulnérable. Et je commençais donc à opposer cela à la façon dont j’avais grandi et été élevé. » – Philip K. Dick : in his own words. – Gregg Rickman, 1988.

  • Critique

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? c’est tout d’abord l’histoire d’un monde dévasté par une guerre nucléaire en 1992 ; un futur apocalyptique encore plausible aujourd’hui. C’est l’histoire d’un monde en reconstruction où les rares humains, qui ont choisi de ne pas émigrer sur Mars, tentent tant bien que mal à oublier le vide de leur existence et sont en quête constante d’empathie. C’est l’histoire d’androïdes qui se sont illégalement enfuis de Mars pour s’installer sur Terre, vivant ainsi parmi les humains.

La question de l’humanité est donc omniprésente et le titre introduit très clairement, avant-même que le lecteur commence sa lecture, une réflexion : les androïdes sont-ils, finalement, comme nous ? Sont-ils capables de rêver ?

Dans ce livre nous suivons, parallèlement, l’histoire de deux hommes : Rick Deckard et John R. Isidore. Le premier est un chasseur d’androïdes à San Francisco, vivant avec sa femme dépressive, qui rêve de remplacer son mouton électrique par un vrai animal, acceptant ainsi la mission de traquer et tuer certains androïdes de la nouvelle génération, les Nexus-6. Le deuxième est un « spécial », une « tête de piaf » ; un humain atteint par les retombées radioactives vivant en marge de la société dans un immeuble abandonné où il s’y sent seul.

La notion d’empathie est une ligne directrice dans cette œuvre. La quête principale de tous les humains restés sur Terre. Alors, ils laissent la télévision constamment allumée afin d’écouter l’ami Buster, présentateur toujours jovial à l’omniprésence presque écrasante ; ou bien, ils se tournent vers leur boîte à empathie afin de communiquer avec Mercer, semblant de figure religieuse, et vivent avec lui sa condamnation à monter, à la façon d’une boucle temporelle, la Colline, qui peut renvoyer au Chemin de Croix de Jésus de Nazareth. Ils peuvent, également, utiliser l’Orgue Penfield, qui leur permet de programmer leur émotion au grès leur envie, de façon tout à fait artificielle.

Par ailleurs, nous pouvons retrouver la notion d’empathie avec la place de l’animal dans cette œuvre et cela, à commencer par le titre. Les androïdes rêvent-ils de posséder des animaux électriques comme les humains rêvent d’animaux organiques ? En effet, sur la planète, alors dévastée par les retombées radioactives, il est presque impossible de trouver des animaux biologiques vivants, remplacés par des animaux électriques. Posséder un animal est une preuve d’empathie pour les humains car cela entraine une certaine moralité et humanité en prenant soin de lui. Les rares animaux encore vivants sont référencés dans le Sydney, un magazine qui, tous les mois, remet à jours leur valeur, et, notamment avec le D qui signifie « espèce disparue ». Ainsi, Deckard le consulte régulièrement dans l’espoir d’en acquérir un. C’est d’ailleurs son obsession tout au long du livre, et ce pourquoi il se sent en compétition avec son voisin, Bill Barbourd, qui vient d’obtenir une jument qui vient de mettre bas. Il se sent inférieur à lui, ce qui montre que posséder un véritable animal permet d’exister socialement aux yeux des autres.

« – Mais ils vont vous regarder de haut. Sans doute pas tous, mais au moins certains d’entre eux. Vous savez ce que pensent les gens de ceux qui ne prennent pas soin d’un animal ; ils considèrent ça comme immoral, anti-empathique. Je veux dire, techniquement ce n’est plus un crime, comme ça l’était juste après la guerre, mais le sentiment est resté. »

Bill Barbour à Deckard, Chapitre Premier.

Afin de traquer les androïdes Nexus-6, Deckard se sert d’un test appelé le Test de Voigt-Kampff, inspiré des détecteurs de mensonges, celui-ci détecte le niveau d’empathie de l’individu ; empathie dont les androïdes sont censés être dépourvus.

Ainsi, il commence sa traque et utilise ce test pour la première fois avec Rachael Rosen, nièce d’Eldon Rosen, dirigeant de la fondation la plus importante des fabricants d’androïdes, dont les Nexus-6. Avec surprise, il se rend compte qu’elle fait partie des Nexus-6 ; nature qu’elle-même ignorait être jusqu’alors. Étrangement, la détresse de Rachael face à cette vérité touche Deckard au plus profond de son être. A cet instant, commence alors le questionnement acharné de Deckard face aux androïdes.

La question de tuer un androïde se pose une nouvelle fois lorsqu’il rencontre Luba Luft, chanteuse d’opéra, ressemblant tellement à un être humain à la voix magnifique.Face à elle, Deckard est en proie au doute.

« – Un androïde se moque de ce qui peut arriver à un de ses congénères. C’est l’un des signes que nous recherchons.

– Dans ce cas-là, fit Mlle Luft, vous devez en être un.

Sa remarque laissa Rick interdit. Il la dévisagea.

– Car, poursuit-elle, votre boulot consiste à les tuer, n’est-ce pas ? […] »

Luba Luft et Deckard, Chapitre Neuvième.

Encore une fois, Philip K. Dick s’amuse de nos tourments et joue avec nos sentiments en créant de l’ambigüité et un certain malaise. Qui est l’humain ? Qui est l’androïde ? Et si Deckard était en réalité un androïde avec de faux souvenirs implantés ? Qu’est-ce qui différencie réellement l’humain de l’androïde ? L’humain n’est-il pas aussi dépourvu d’empathie à ce stade ? Les androïdes ne sont-ils pas plus humains que les humains ?

Après tout, l’histoire prend part à une période où l’humain a presque totalement détruit l’écosystème dans lequel il vit, bien qu’il n’a pas réussi à mettre fin à son existence malgré la dernière guerre. Guerre déclenchée par les humains, contre les humains, de surcroit.

Alors que Deckard nous prouve que les androïdes peuvent être plus empathiques que nous, et qu’ils ne méritent donc pas de mourir, du côté de John R. Isidore, c’est une toute autre histoire.

En effet, après l’arrivée des trois derniers androïdes Nexus-6 venus se réfugier dans son immeuble, nommés Pris, Irmgard et Roy Baty, Isidore se rend compte du manque total d’empathie de ces derniers et de leur froideur. Et cela, notamment lorsque Pris décide, avec un plaisir malsain, de mutiler une araignée afin de vérifier si cette dernière a effectivement besoin de ses huit pattes pour se déplacer.

Pris détacha une autre patte, tout en retenant l’araignée du bord de la main. Elle souriait.

Chapitre Dix-Huitième.

Ce passage est relativement important car il dénonce, parallèlement, les deux supercheries sociales dont sont victimes les humains et les androïdes. D’un côté, l’ami Buster est en réalité un androïde ; et, de l’autre côté, Mercer qui est un vieil acteur alcoolique accomplissant sa terrible ascension dans un vieux studio d’Hollywood. Ainsi, les trois derniers androïdes Nexus-6 se réjouissent bien rapidement d’apprendre que l’empathie est en réalité une tromperie ; ce qui pourrait leur permettre la reconnaissance de leur humanité, et ainsi, de se trouver une place parmi les humains. Les androïdes, conçus dans un premier temps pour aider les humains, se retournent contre eux et souhaitent exister à leur tour. Néanmoins, et paradoxalement, ils montrent très clairement qu’ils sont dans l’incapacité d’éprouver la moindre empathie et de comprendre la valeur d’une vie.

De plus, malgré le fait que le Mercérisme ait été dénoncé, les humains continueront à y croire car tout humain a besoin de croire en quelque chose de plus grand que lui-même ; comme ils l’ont toujours fait avec leur recherche constante de l’empathie. Et c’est cette faculté de pouvoir passer outre cette désillusion qui différencie l’humain de l’androïde. L’humain possède une certaine volonté de vivre. Tout comme Mercer qui montait indéfiniment la colline : se dépasser pour accepter son sort afin de continuer à avancer, encore, et encore.  

« – Ç… ça ne signifie pas la fin du Mercérisme. »

Isidore, Chapitre Dix-Huitième.

Pour finir, il est difficile de parler de cette œuvre sans parler de son adaptation cinématographique – très libre – Blade Runner, de Ridley Scott, sorti en 1982, soit quatorze ans après. Les deux œuvres sont relativement différentes entre elles sur bien des points qu’elles méritent toutes deux à être lue ou vue : tandis que Blade Runner nous fait seulement douter de l’humanité de Deckard, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? nous questionne sur la nature humaine de façon générale. Blade Runner apparaît donc comme la vision de Ridley Scott du chef d’œuvre de Philip K. Dick, ce dernier ayant refusé à maintes reprises la réécriture de son œuvre.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? est un roman à l’atmosphère particulière ; une histoire où nous sommes en perpétuelle réflexion, en constante opposition, où nous ne savons plus différencier le vrai du faux, nous-mêmes perdus dans les rouages incroyables de Philip K. Dick.

  • Anecdote et conclusion

Alors que je venais d’achever ma lecture, et que j’étais totalement perdue entre les différentes hypothèses et réflexions qui se cheminaient dans mon esprit , mon chéri – qui avait déjà lu cette œuvre – m’a posé une question : tu penses que je suis un humain ? La réponse a été un grand : bah oui ! – évidemment. Et puis, une autre question a suivi : comment peux-tu en être sûre ? Et là, moment de silence où je me suis sentie bien seule.

Donc, si vous n’avez pas encore lu cette œuvre et que vous voulez vous y mettre après avoir lu cette analyse, attendez-vous à vous sentir perdus, pleins de doutes, et surtout, à regarder les autres avec méfiance…

Et vous, avez-vous lu ce chef d’œuvre ? Qu’en avez-vous pensé ?