« Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? » – Philip K. Dick

NDA : Je tiens à vous informer que je considère plus cet article comme une tentative d’analyse qu’une critique littéraire ; il y a donc des spoilers de l’œuvre.

  • Résumé

« Le mouton n’était pas mal, avec sa laine et ses bêlements plus vrais que nature – les voisins n’y ont vu que du feu. Mais il arrive en fin de carrière : ses circuits fatigués ne maintiendront plus longtemps l’illusion de la vie. Il va falloir le remplacer. Pas par un autre simulacre, non, par un véritable animal. Deckard en rêve, seulement ce n’est pas avec les maigres primes que lui rapporte la chasse aux androïdes qu’il parviendra à mettre assez de côté. Holden, c’est lui qui récupère toujours les boulots les plus lucratifs – normal, c’est le meilleur. Mais ce coup-ci, ça n’a pas suffi. Face aux Nexus-6 de dernière génération, même Holden s’est fait avoir. Alors, quand on propose à Deckard de reprendre la mission, il serre les dents et signe. De toute façon, qu’a-t-il à perdre ? »

  • Témoignage de Philip K. Dick

« Ce livre a été écrit alors que je connaissais une période de stabilité exceptionnelle. Nancy et moi avions une maison, un enfant et pas mal d’argent. Tout allait bien. À ce moment-là, j’opposais la chaleur de Nancy et la froideur des gens que j’avais connus auparavant. Je commençais à élaborer ma théorie de l’humain contre l’androïde, cet humanoïde bipède qui n’est pas d’essence humaine. Nancy m’avait révélé pour la première fois quel pouvait être le portrait d’un être humain vrai : tendre, aimant, vulnérable. Et je commençais donc à opposer cela à la façon dont j’avais grandi et été élevé. » – Philip K. Dick : in his own words. – Gregg Rickman, 1988.

  • Critique

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? c’est tout d’abord l’histoire d’un monde dévasté par une guerre nucléaire en 1992 ; un futur apocalyptique encore plausible aujourd’hui. C’est l’histoire d’un monde en reconstruction où les rares humains, qui ont choisi de ne pas émigrer sur Mars, tentent tant bien que mal à oublier le vide de leur existence et sont en quête constante d’empathie. C’est l’histoire d’androïdes qui se sont illégalement enfuis de Mars pour s’installer sur Terre, vivant ainsi parmi les humains.

La question de l’humanité est donc omniprésente et le titre introduit très clairement, avant-même que le lecteur commence sa lecture, une réflexion : les androïdes sont-ils, finalement, comme nous ? Sont-ils capables de rêver ?

Dans ce livre nous suivons, parallèlement, l’histoire de deux hommes : Rick Deckard et John R. Isidore. Le premier est un chasseur d’androïdes à San Francisco, vivant avec sa femme dépressive, qui rêve de remplacer son mouton électrique par un vrai animal, acceptant ainsi la mission de traquer et tuer certains androïdes de la nouvelle génération, les Nexus-6. Le deuxième est un « spécial », une « tête de piaf » ; un humain atteint par les retombées radioactives vivant en marge de la société dans un immeuble abandonné où il s’y sent seul.

La notion d’empathie est une ligne directrice dans cette œuvre. La quête principale de tous les humains restés sur Terre. Alors, ils laissent la télévision constamment allumée afin d’écouter l’ami Buster, présentateur toujours jovial à l’omniprésence presque écrasante ; ou bien, ils se tournent vers leur boîte à empathie afin de communiquer avec Mercer, semblant de figure religieuse, et vivent avec lui sa condamnation à monter, à la façon d’une boucle temporelle, la Colline, qui peut renvoyer au Chemin de Croix de Jésus de Nazareth. Ils peuvent, également, utiliser l’Orgue Penfield, qui leur permet de programmer leur émotion au grès leur envie, de façon tout à fait artificielle.

Par ailleurs, nous pouvons retrouver la notion d’empathie avec la place de l’animal dans cette œuvre et cela, à commencer par le titre. Les androïdes rêvent-ils de posséder des animaux électriques comme les humains rêvent d’animaux organiques ? En effet, sur la planète, alors dévastée par les retombées radioactives, il est presque impossible de trouver des animaux biologiques vivants, remplacés par des animaux électriques. Posséder un animal est une preuve d’empathie pour les humains car cela entraine une certaine moralité et humanité en prenant soin de lui. Les rares animaux encore vivants sont référencés dans le Sydney, un magazine qui, tous les mois, remet à jours leur valeur, et, notamment avec le D qui signifie « espèce disparue ». Ainsi, Deckard le consulte régulièrement dans l’espoir d’en acquérir un. C’est d’ailleurs son obsession tout au long du livre, et ce pourquoi il se sent en compétition avec son voisin, Bill Barbourd, qui vient d’obtenir une jument qui vient de mettre bas. Il se sent inférieur à lui, ce qui montre que posséder un véritable animal permet d’exister socialement aux yeux des autres.

« – Mais ils vont vous regarder de haut. Sans doute pas tous, mais au moins certains d’entre eux. Vous savez ce que pensent les gens de ceux qui ne prennent pas soin d’un animal ; ils considèrent ça comme immoral, anti-empathique. Je veux dire, techniquement ce n’est plus un crime, comme ça l’était juste après la guerre, mais le sentiment est resté. »

Bill Barbour à Deckard, Chapitre Premier.

Afin de traquer les androïdes Nexus-6, Deckard se sert d’un test appelé le Test de Voigt-Kampff, inspiré des détecteurs de mensonges, celui-ci détecte le niveau d’empathie de l’individu ; empathie dont les androïdes sont censés être dépourvus.

Ainsi, il commence sa traque et utilise ce test pour la première fois avec Rachael Rosen, nièce d’Eldon Rosen, dirigeant de la fondation la plus importante des fabricants d’androïdes, dont les Nexus-6. Avec surprise, il se rend compte qu’elle fait partie des Nexus-6 ; nature qu’elle-même ignorait être jusqu’alors. Étrangement, la détresse de Rachael face à cette vérité touche Deckard au plus profond de son être. A cet instant, commence alors le questionnement acharné de Deckard face aux androïdes.

La question de tuer un androïde se pose une nouvelle fois lorsqu’il rencontre Luba Luft, chanteuse d’opéra, ressemblant tellement à un être humain à la voix magnifique.Face à elle, Deckard est en proie au doute.

« – Un androïde se moque de ce qui peut arriver à un de ses congénères. C’est l’un des signes que nous recherchons.

– Dans ce cas-là, fit Mlle Luft, vous devez en être un.

Sa remarque laissa Rick interdit. Il la dévisagea.

– Car, poursuit-elle, votre boulot consiste à les tuer, n’est-ce pas ? […] »

Luba Luft et Deckard, Chapitre Neuvième.

Encore une fois, Philip K. Dick s’amuse de nos tourments et joue avec nos sentiments en créant de l’ambigüité et un certain malaise. Qui est l’humain ? Qui est l’androïde ? Et si Deckard était en réalité un androïde avec de faux souvenirs implantés ? Qu’est-ce qui différencie réellement l’humain de l’androïde ? L’humain n’est-il pas aussi dépourvu d’empathie à ce stade ? Les androïdes ne sont-ils pas plus humains que les humains ?

Après tout, l’histoire prend part à une période où l’humain a presque totalement détruit l’écosystème dans lequel il vit, bien qu’il n’a pas réussi à mettre fin à son existence malgré la dernière guerre. Guerre déclenchée par les humains, contre les humains, de surcroit.

Alors que Deckard nous prouve que les androïdes peuvent être plus empathiques que nous, et qu’ils ne méritent donc pas de mourir, du côté de John R. Isidore, c’est une toute autre histoire.

En effet, après l’arrivée des trois derniers androïdes Nexus-6 venus se réfugier dans son immeuble, nommés Pris, Irmgard et Roy Baty, Isidore se rend compte du manque total d’empathie de ces derniers et de leur froideur. Et cela, notamment lorsque Pris décide, avec un plaisir malsain, de mutiler une araignée afin de vérifier si cette dernière a effectivement besoin de ses huit pattes pour se déplacer.

Pris détacha une autre patte, tout en retenant l’araignée du bord de la main. Elle souriait.

Chapitre Dix-Huitième.

Ce passage est relativement important car il dénonce, parallèlement, les deux supercheries sociales dont sont victimes les humains et les androïdes. D’un côté, l’ami Buster est en réalité un androïde ; et, de l’autre côté, Mercer qui est un vieil acteur alcoolique accomplissant sa terrible ascension dans un vieux studio d’Hollywood. Ainsi, les trois derniers androïdes Nexus-6 se réjouissent bien rapidement d’apprendre que l’empathie est en réalité une tromperie ; ce qui pourrait leur permettre la reconnaissance de leur humanité, et ainsi, de se trouver une place parmi les humains. Les androïdes, conçus dans un premier temps pour aider les humains, se retournent contre eux et souhaitent exister à leur tour. Néanmoins, et paradoxalement, ils montrent très clairement qu’ils sont dans l’incapacité d’éprouver la moindre empathie et de comprendre la valeur d’une vie.

De plus, malgré le fait que le Mercérisme ait été dénoncé, les humains continueront à y croire car tout humain a besoin de croire en quelque chose de plus grand que lui-même ; comme ils l’ont toujours fait avec leur recherche constante de l’empathie. Et c’est cette faculté de pouvoir passer outre cette désillusion qui différencie l’humain de l’androïde. L’humain possède une certaine volonté de vivre. Tout comme Mercer qui montait indéfiniment la colline : se dépasser pour accepter son sort afin de continuer à avancer, encore, et encore.  

« – Ç… ça ne signifie pas la fin du Mercérisme. »

Isidore, Chapitre Dix-Huitième.

Pour finir, il est difficile de parler de cette œuvre sans parler de son adaptation cinématographique – très libre – Blade Runner, de Ridley Scott, sorti en 1982, soit quatorze ans après. Les deux œuvres sont relativement différentes entre elles sur bien des points qu’elles méritent toutes deux à être lue ou vue : tandis que Blade Runner nous fait seulement douter de l’humanité de Deckard, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? nous questionne sur la nature humaine de façon générale. Blade Runner apparaît donc comme la vision de Ridley Scott du chef d’œuvre de Philip K. Dick, ce dernier ayant refusé à maintes reprises la réécriture de son œuvre.

Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? est un roman à l’atmosphère particulière ; une histoire où nous sommes en perpétuelle réflexion, en constante opposition, où nous ne savons plus différencier le vrai du faux, nous-mêmes perdus dans les rouages incroyables de Philip K. Dick.

  • Anecdote et conclusion

Alors que je venais d’achever ma lecture, et que j’étais totalement perdue entre les différentes hypothèses et réflexions qui se cheminaient dans mon esprit , mon chéri – qui avait déjà lu cette œuvre – m’a posé une question : tu penses que je suis un humain ? La réponse a été un grand : bah oui ! – évidemment. Et puis, une autre question a suivi : comment peux-tu en être sûre ? Et là, moment de silence où je me suis sentie bien seule.

Donc, si vous n’avez pas encore lu cette œuvre et que vous voulez vous y mettre après avoir lu cette analyse, attendez-vous à vous sentir perdus, pleins de doutes, et surtout, à regarder les autres avec méfiance…

Et vous, avez-vous lu ce chef d’œuvre ? Qu’en avez-vous pensé ?

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